La Mauritanie et le Maroc : entre liens historiques et réalités de la souveraineté

lun, 26/10/2026 - 13:23

La Mauritanie et le Maroc : entre liens historiques et réalités de la souveraineté.

Ahmed Mohamed Hamada /Écrivain et analyste politique 

Les récentes déclarations du Dr Ahmed Raïssouni, ancien président de l'Union internationale des savants musulmans, au sujet de la Mauritanie ont rouvert un débat qui dépasse le simple désaccord sur la lecture de l'histoire. Il touche à l'identité nationale, à la souveraineté et aux relations entre deux pays arabes voisins, unis par la religion, la langue, l'histoire, la géographie et des intérêts communs.

Raïssouni est en effet revenu sur l'idée que la Mauritanie n'a jamais eu d'existence historique indépendante, qu'elle faisait partie du Maroc et que c'est la France qui l'a créée en tant qu'État indépendant. Il a évoqué à ce propos le rôle de l'ancien président mauritanien Moktar Ould Daddah, allant jusqu'à relier la naissance de l'État au fait que l'épouse de ce dernier était française. Ce n'est pas la première fois qu'il avance de telles thèses : il avait déjà tenu des propos similaires en août 2022, qui avaient suscité de vives réactions en Mauritanie.

Face à la répétition de ce discours, il devient nécessaire d'apporter une réponse objective et responsable, qui ne repose ni sur l'émotion ni sur l'échange d'accusations, mais s'appuie sur les faits historiques et distingue, d'une part, les liens civilisationnels et culturels et, d'autre part, les frontières politiques et les réalités de la souveraineté. Reconnaître la profondeur des relations historiques entre le Maroc et la Mauritanie n'implique ni de nier la spécificité de la société mauritanienne ni de remettre en cause la légitimité de son État moderne.

Affirmer que la Mauritanie n'existait pas avant la colonisation française revient à confondre deux choses distinctes : l'existence de l'État moderne, avec ses frontières et ses institutions contemporaines, et l'existence de l'espace géographique, humain, civilisationnel et politique dans lequel cet État s'est constitué. Nul ne conteste que la République islamique de Mauritanie, dans sa forme juridique et institutionnelle actuelle, a pris forme durant la période coloniale et accédé à l'indépendance en 1960. Mais cela signifie-t-il que la terre sur laquelle elle repose était sans histoire, ou dépourvue de population et d'organisations politiques et sociales avant l'arrivée de la France ? Assurément non.

Cet espace a connu, au fil des siècles, des regroupements humains, des centres de savoir et de commerce, ainsi que des réseaux de relations transsahariens. Il a également vu émerger des émirats politiques, parmi lesquels ceux du Trarza, du Brakna, de l'Adrar et du Tagant, qui se sont formés et consolidés à partir du XVIIe siècle, et dont les formes de pouvoir et d'influence ont évolué aux XVIIIe et XIXe siècles. Ces émirats n'étaient pas de simples rassemblements tribaux passagers : c'étaient des entités politiques et sociales dotées de dirigeants, de coutumes, d'intérêts, d'alliances et de relations avec les sociétés voisines. La nature de leur autorité et l'étendue de leur influence ont varié selon les époques et les circonstances, mais elles attestent que l'espace mauritanien n'était pas un vide politique ou humain attendant la colonisation pour entrer dans l'histoire.

L'histoire de la région est d'ailleurs plus ancienne que les émirats hassanis eux-mêmes : elle comprend d'anciens royaumes, des établissements humains et commerciaux, et des centres de savoir qui ont contribué à façonner l'espace du Sahara occidental et du Sahel. L'absence d'un État central unifié portant le nom actuel ne signifie donc pas l'absence d'histoire, de société ou de formes d'organisation politique. L'histoire ne commence pas le jour où les puissances coloniales tracent des frontières, et les peuples ne naissent pas le jour où leurs États proclament leur indépendance.

Dans ce contexte, on ne peut traiter le Bilad Chinguetti (le « pays de Chinguetti ») comme une simple appellation géographique dépourvue de contenu historique ou culturel. Pendant des siècles, le nom de Chinguetti a été associé aux mahadras (écoles coraniques), aux établissements d'enseignement, aux voyages des savants, à la copie des manuscrits, au droit malékite, à la langue arabe, ainsi qu'aux réseaux commerciaux, de pèlerinage et d'échanges intellectuels entre l'Afrique de l'Ouest, le Maroc et l'Orient. Ce rayonnement n'était pas un simple récit local que les Mauritaniens se racontent à eux-mêmes : il s'inscrivait dans un mouvement scientifique et culturel plus vaste, auquel ont contribué des savants qui ont acquis et diffusé le savoir, et dont les ouvrages et les connaissances ont circulé entre des régions lointaines du monde islamique.

Il est vrai que le nom de Chinguetti ne coïncide pas nécessairement avec les frontières politiques actuelles de la Mauritanie à toutes les étapes de l'histoire, et que l'espace saharien a connu de vastes imbrications démographiques et culturelles. Cela ne justifie pas pour autant de nier l'existence de l'espace chinguettien comme réalité historique et culturelle dotée d'une spécificité nette. L'interpénétration des civilisations n'abolit pas les particularités locales, et le partage de la langue, de la religion et des modes de vie ne transforme pas automatiquement des sociétés différentes en une seule entité politique.

Les Mauritaniens n'ont pas besoin de nier les liens historiques profonds qui les unissent au Maroc pour défendre leur identité nationale. Les relations entre les espaces mauritanien et marocain sont anciennes et multidimensionnelles : elles ont touché la religion, la langue, le commerce, le savoir, les voies soufies et les déplacements de populations, sans oublier les imbrications tribales et sociales. Mais reconnaître ces liens est une chose ; affirmer que la Mauritanie a fait partie de l'État marocain à travers l'histoire en est une tout autre.

L'espace que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de Mauritanie n'a en effet jamais été soumis, tout au long de son histoire, à une autorité politique marocaine unifiée et permanente couvrant l'ensemble de son territoire actuel. La région a connu des émirats et des entités locales dotés de pouvoirs, d'intérêts et de relations propres, et l'influence des puissances voisines a varié selon les époques et les circonstances. Il importe ici de distinguer l'influence politique, les liens religieux et culturels, les allégeances locales et la souveraineté territoriale : ce sont des notions différentes, qu'on ne saurait confondre.

L'existence de relations entre des tribus, des savants ou des confréries soufies en Mauritanie et leurs homologues au Maroc ne suffit pas, en soi, à prouver une allégeance politique globale. Sinon, il faudrait considérer de nombreuses régions du monde comme faisant partie d'autres États du seul fait des liens linguistiques, religieux, tribaux ou historiques qui les unissent. Une histoire rigoureuse ne consiste pas à sélectionner les faits de rapprochement en négligeant ceux qui attestent l'autonomie locale et la différenciation politique ; elle repose sur la lecture de l'ensemble des preuves dans leurs contextes temporels et géographiques.

Il est équitable, sur le plan historique, de reconnaître que la colonisation française a joué un rôle décisif dans le tracé des frontières administratives sur lesquelles repose la Mauritanie moderne, dans la construction de certaines institutions de l'État, puis dans la gestion de la phase de transition vers l'indépendance. Mais passer de ce constat à l'affirmation que la France aurait créé la Mauritanie ex nihilo, ou que son existence ne serait qu'une décision coloniale, est une conclusion qui excède ce que les faits établissent.

La France a installé son administration coloniale dans une région déjà peuplée de sociétés, de tribus, d'émirats et de centres de savoir et de commerce, qui avaient leur propre histoire et leurs propres interactions. Vint ensuite la période de construction de l'État moderne, où les facteurs coloniaux se sont mêlés aux efforts des élites locales et à l'aspiration des habitants à fonder une entité politique indépendante. Ce cas n'a rien d'exceptionnel dans l'histoire contemporaine : de nombreux États africains ont vu leurs frontières modernes se former sous la colonisation ou être influencées par elle. Cela ne signifie pas que leurs peuples n'ont pas d'histoire, ni que leur indépendance resterait éternellement subordonnée à une révision des cartes d'avant la colonisation.

Quant à invoquer le mariage de Moktar Ould Daddah avec une Française pour expliquer la naissance de l'État mauritanien, c'est un raisonnement méthodologiquement indéfendable. Un mariage, quelle que soit la nationalité de l'épouse, ne prouve pas qu'un État ait été créé par un autre, ni que l'indépendance ait été un cadeau familial. L'histoire des États ne s'explique pas par la vie privée de leurs dirigeants, mais par les documents, les décisions politiques, les trajectoires de libération nationale, l'évolution des institutions, les positions des populations et celles des puissances internationales.

Moktar Ould Daddah fut l'un des principaux dirigeants de la période de fondation de la République mauritanienne, et ses choix politiques, ses relations avec la France et avec les différentes puissances régionales peuvent être étudiés de manière critique et analytique. Mais cela n'a rien à voir avec le fait de réduire la naissance d'un État entier à une relation conjugale, comme si le destin des peuples se jouait dans le cadre familial.

On ne peut traiter ce dossier de manière responsable sans reconnaître que les premières années de l'indépendance mauritanienne ont connu un véritable différend politique au sujet de son statut, de ses frontières et de sa reconnaissance par le Maroc. Celui-ci n'a reconnu l'indépendance de la Mauritanie qu'en 1969, au terme d'une période marquée par des revendications territoriales marocaines et par des positions divisées, dans le monde arabe et en Afrique, à l'égard du nouvel État. Les références historiques et diplomatiques documentent cette phase comme une période de tension entre les deux pays, avant que les relations n'évoluent vers la reconnaissance mutuelle et la coopération.

Rappeler ces faits ne vise ni à porter atteinte au Maroc, ni à faire porter aux générations actuelles la responsabilité des différends du passé ; il s'agit de replacer le débat dans son contexte. L'existence d'un différend politique historique sur les frontières ou la reconnaissance ne le transforme pas en vérité éternelle, et ne fait pas de la reprise d'anciennes conceptions politiques un objectif légitime au seul motif qu'elles ont été formulées à une période antérieure. Surtout, les États évoluent, les relations internationales changent, et les intérêts communs imposent aux peuples comme aux élites de revoir les héritages d'hostilité et de travailler à un avenir plus stable.

Le Maroc et la Mauritanie ont choisi d'établir des relations entre deux États indépendants, et c'est sur cette base que doit se construire toute lecture contemporaine de l'avenir des deux pays. D'où le danger de faire de l'appartenance historique, culturelle ou religieuse un critère suffisant pour ressusciter d'anciennes revendications territoriales, car cela ouvre la porte à un redécoupage des cartes contemporaines fondé sur des lectures sélectives du passé.

La plupart des États actuels n'existaient pas, avec leurs noms, leurs frontières et leurs systèmes politiques d'aujourd'hui, il y a un ou deux siècles. Les cartes ont changé sous l'effet des guerres, des traités, de la colonisation et des mouvements de libération nationale ; de nouveaux États sont apparus, des empires se sont désagrégés, et des identités nationales se sont développées sous des formes qui n'existaient pas auparavant. Si l'on faisait de l'appartenance historique, culturelle ou religieuse un critère suffisant pour raviver d'anciennes revendications territoriales, un grand nombre de pays du monde seraient exposés à des prétentions contradictoires sans fin. L'histoire est pleine de frontières mouvantes, de pouvoirs imbriqués et de peuples ayant vécu sous des systèmes politiques différents.

C'est pourquoi l'ordre international contemporain s'est fixé sur des principes fondamentaux, parmi lesquels la souveraineté des États, l'intégrité territoriale et le règlement pacifique des différends, auxquels s'ajoute le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Cela ne veut pas dire que toutes les frontières actuelles sont nées dans des conditions équitables, ni que l'histoire a perdu de son importance, mais que le traitement de l'héritage du passé ne passe pas par l'abolition de la réalité politique existante ni par la remise en cause de l'existence des États et des droits de leurs peuples. L'histoire est un outil pour comprendre le présent, non un mandat ouvert pour le refaçonner au gré de revendications unilatérales ou de conceptions politiques que le temps a dépassées.

Se pose alors la question essentielle : quel profit les deux pays peuvent-ils tirer d'un renouvellement du débat sur la prétendue subordination de la Mauritanie au Maroc, après des décennies de reconnaissance mutuelle et de relations diplomatiques ? La Mauritanie et le Maroc font face à de réels défis régionaux : sécurité du Sahel et du Sahara, extrémisme violent, migration irrégulière, économie, énergie, investissement, et transformations que connaît l'Afrique de l'Ouest. Ces dossiers exigent une coopération politique, sécuritaire, économique et culturelle soutenue, et non l'exhumation de querelles historiques qui nourrissent des susceptibilités nationales réciproques.

Les relations entre les deux pays ne sont pas, du reste, de simples relations entre gouvernements : ce sont des relations entre deux peuples unis par de profonds liens familiaux, scientifiques, commerciaux et religieux. Il est de l'intérêt des deux parties de préserver et de renforcer ces liens, à l'écart des discours qui peuvent être perçus comme une remise en cause de l'identité de l'une ou de son droit à l'indépendance.

De là découle la responsabilité qui incombe aux penseurs, aux savants et aux chercheurs des deux pays : distinguer la liberté de la recherche historique de la formulation de jugements politiques généraux sans preuves suffisantes. Le statut d'un penseur ne le met pas à l'abri de la critique scientifique, de même que le désaccord avec lui ne justifie ni l'injure ni le procès d'intention. Si le Dr Raïssouni adopte une lecture particulière de l'histoire de la région, les chercheurs sont en droit de la discuter et de la critiquer, et d'exiger qu'elle s'appuie sur des documents historiques clairs, plutôt que de la voir transformée en verdicts définitifs sur la légitimité d'un État existant et sur la souveraineté de son peuple.

Il serait utile que les chercheurs des deux pays encouragent des études conjointes sur l'histoire du Sahara et du Sahel, sur celle des émirats, des royaumes et des routes du savoir et du commerce, ainsi que sur l'évolution des relations politiques entre le Maroc et l'espace mauritanien à travers les âges. Les universités et les centres de recherche peuvent aussi organiser des colloques scientifiques communs, permettant de présenter les documents et de débattre des différentes versions, en distinguant les faits établis, les hypothèses historiques et les conceptions politiques nées à certaines périodes. De telles initiatives pourraient faire de l'histoire un pont vers la compréhension mutuelle, au lieu d'en faire un instrument de conflit ou de remise en cause de la légitimité des États.

La Mauritanie n'a pas besoin de s'inventer une histoire, pas plus que le Maroc n'a besoin de nier la spécificité de son voisin pour affirmer sa profondeur civilisationnelle et historique. Les deux pays disposent d'un riche capital historique et culturel, dont la véritable valeur réside dans sa capacité à bâtir un avenir commun, et non dans sa transformation en objet de rivalité pour la souveraineté et l'identité.

La terre mauritanienne a connu une histoire antérieure à la colonisation, vu naître des émirats et des centres scientifiques et culturels, et s'est trouvée liée pendant des siècles à de vastes espaces maghrébins, sahariens et africains. L'État mauritanien moderne s'est ensuite constitué dans un contexte historique et politique qui a abouti à son indépendance en 1960, puis à son adhésion à l'Organisation des Nations unies en 1961. Ces faits ne contredisent en rien la reconnaissance des liens profonds qui l'unissent au Maroc ; ils replacent au contraire ces liens dans leur juste contexte.

Quant à convoquer le passé pour présenter la Mauritanie comme une entité sans racines ou comme une simple création coloniale, cela ne livre pas une lecture complète de l'histoire : c'est réduire à une explication unique un long parcours social et politique. Respecter le Maroc n'exige pas des Mauritaniens qu'ils renoncent à leur histoire, et respecter la Mauritanie ne diminue ni la place du Maroc ni sa profondeur civilisationnelle. Le respect de chaque pays pour la spécificité de l'autre est, au contraire, le fondement sur lequel peuvent se construire des relations plus solides et plus confiantes.

Le message qui doit parvenir aux penseurs des deux pays est clair : on ne demande pas à l'histoire d'effacer les frontières entre les États, mais d'aider les peuples à comprendre leurs racines communes, à apprécier leurs spécificités et à bâtir leur avenir sur le respect mutuel.

La Mauritanie et le Maroc sont deux voisins unis par des liens trop forts pour se réduire aux différends du passé, et leurs intérêts communs sont trop vastes pour être troublés par des déclarations qui rouvrent des questions que le processus diplomatique entre les deux pays a dépassées. Le meilleur service qu'un penseur puisse rendre à son pays et à son voisin n'est pas de ressusciter des revendications historiques controversées, mais de contribuer à une connaissance plus précise du passé, à des relations plus stables dans le présent, et à un avenir plus coopératif et plus stable pour les deux pays et leurs peuples.