
Ahmed Mohamed Hamada
Écrivain et analyste politique
L’arrivée de réfugiés maliens en Mauritanie n’est plus une crise humanitaire passagère, liée à des troubles sécuritaires temporaires. Elle touche désormais tous les aspects de la vie quotidienne : la sécurité, l’économie, l’accès aux services et les relations entre les communautés frontalières. Alors que les violences se poursuivent au Mali, la Mauritanie fait face à une situation de plus en plus complexe. Des familles franchissent la frontière pour se mettre à l’abri, le pays les accueille avec les moyens dont il dispose, mais le coût de cet accueil augmente et la pression s’accentue sur les régions frontalières comme sur leurs habitants.
La situation ne peut pas être réglée par une seule décision. Fermer les frontières ne garantit pas la sécurité, tandis qu’un accueil ouvert ne peut durer sans ressources ni organisation. La voie la plus réaliste consiste à protéger les civils, à mieux gérer les frontières, à soutenir les communautés d’accueil et à demander à la communauté internationale de prendre une part plus importante des coûts. Il faut aussi agir sur les causes du déplacement à l’intérieur du Mali.
De récents rapports sur les droits humains et l’action humanitaire ont une nouvelle fois montré l’ampleur de la crise. Ils s’appuient notamment sur les témoignages de réfugiés maliens ayant fui différentes régions en raison des violences et des violations liées au conflit. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, la Mauritanie accueillait plus de 200 000 réfugiés maliens à la fin de 2023. La plupart se trouvaient dans la wilaya du Hodh Ech Chargui, notamment dans le camp de M’Berra ainsi que dans les villages et les zones proches de la frontière.
Les chiffres varient selon la date de leur mise à jour et selon qu’ils comptabilisent uniquement les personnes enregistrées ou aussi les nouveaux arrivants qui attendent encore de l’être. Quant à un chiffre précis pour juillet 2026, il ne peut pas être vérifié à ce stade, puisque cette date n’est pas encore arrivée.
Ces données montrent que la crise a changé de nature. Au fil des dernières années, les vagues de déplacement ponctuelles ont laissé place à une réalité durable. D’après les données du HCR publiées en 2023 et 2024, la Mauritanie a accueilli plusieurs vagues de nouveaux arrivants. Le nombre total de réfugiés maliens est resté de l’ordre de plusieurs centaines de milliers, principalement dans le Hodh Ech Chargui.
Le HCR a également indiqué qu’à la fin de 2023, le Mali comptait plus de 350 000 déplacés internes, en plus des réfugiés et des demandeurs d’asile. Ces chiffres varient eux aussi selon la date du recensement et la méthode utilisée. Il faut donc les considérer comme des estimations correspondant à une période donnée, et non comme des données définitives.
La question n’est pas de savoir si la Mauritanie peut compatir avec ceux qui fuient la guerre. Cette compassion est profondément ancrée dans l’histoire, la géographie et les liens sociaux entre les populations des deux pays. De nombreuses familles, des deux côtés de la frontière, se connaissent et entretiennent depuis longtemps des relations qui rendent l’accueil des civils maliens naturel sur le plan humain et social.
Mais la crise malienne se prolonge, sans perspective claire de règlement, et la Mauritanie se retrouve face à une épreuve qui s’inscrit dans la durée. Un réfugié n’a pas seulement besoin d’un abri provisoire. Il lui faut aussi de la nourriture, de l’eau, des soins, une éducation, une protection et l’accès aux services essentiels. Avec le temps, l’urgence devient une réalité sociale et économique permanente. Les coûts s’accumulent alors pour l’État comme pour les communautés qui accueillent les nouveaux arrivants.
La situation est encore plus difficile dans les régions d’accueil, qui comptent déjà parmi les plus vulnérables du pays en matière de ressources, de services et d’infrastructures. La pression ne repose pas uniquement sur l’État. Les populations locales partagent leur eau, leurs écoles, leurs centres de santé et leurs moyens de subsistance avec les réfugiés. Si ces services ne sont pas renforcés en même temps que l’aide destinée aux réfugiés, la solidarité risque peu à peu de céder la place à un sentiment de concurrence. La crise humanitaire pourrait alors devenir une source de tensions sociales et sécuritaires.
Il serait injuste de présenter la situation comme une opposition entre les « droits des réfugiés » et les « droits des citoyens ». Mais il serait tout aussi irréaliste d’ignorer le coût supporté par les communautés d’accueil. Le financement doit donc reposer sur un principe simple : répondre aux besoins des réfugiés tout en aidant les régions qui les accueillent. Une politique qui négligerait l’une de ces deux dimensions resterait incomplète et risquerait de perdre le soutien des populations qui assument cette charge au quotidien.
Fermer les frontières peut sembler être une réponse simple, notamment du point de vue sécuritaire ou économique. Mais la situation devient beaucoup plus délicate lorsqu’il s’agit de personnes qui fuient un conflit armé et un danger réel. Une fermeture totale pourrait pousser les civils vers des itinéraires clandestins plus dangereux, compliquer la vérification de leur identité et les contraindre à dépendre de passeurs plutôt qu’à bénéficier d’une protection organisée.
Le principe de non-refoulement est l’une des règles fondamentales de la protection des réfugiés. La Mauritanie a adhéré à la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés et au Protocole de 1967. Elle a donc des obligations internationales, dans les limites du champ d’application et de l’interprétation de ces instruments.
La protection repose aussi sur d’autres règles du droit international des droits de l’homme. Il s’agit notamment de l’interdiction de renvoyer une personne vers un endroit où il existe des raisons sérieuses de penser qu’elle serait exposée à un risque réel de torture, de traitements cruels, inhumains ou dégradants, ou encore à une menace grave pour sa vie ou sa liberté. L’évaluation ne doit pas se limiter à la situation générale du pays d’origine. Elle devrait, autant que possible, tenir compte de la situation individuelle de chaque personne. Dans les contextes d’afflux massif ou de conditions frontalières difficiles, des dispositifs temporaires de protection et des procédures collectives peuvent toutefois être mis en place, à condition qu’ils soient encadrés, non discriminatoires et qu’ils n’entraînent ni refoulement collectif ni discrimination.
Le principe de non-refoulement ne signifie pas que toute personne qui entre dans le pays obtient automatiquement le statut de réfugié ou un droit permanent à y résider. Le statut doit être déterminé selon les procédures nationales et les normes internationales applicables. Ces procédures doivent être équitables et efficaces. Une personne ne devrait pas être renvoyée avant qu’une décision ne soit prise sur sa demande lorsque les risques de persécution ou de préjudice grave sont encore en cours d’examen.
La Convention prévoit aussi des exceptions limitées et précises, notamment dans les cas mentionnés à l’article 33, paragraphe 2. Elles ne doivent pas être interprétées de manière extensive ni servir à éviter l’examen individuel et les garanties de procédure. Les obligations découlant des règles relatives aux droits de l’homme restent applicables, même lorsque le statut de réfugié ne s’applique pas ou n’est pas établi.
Pour autant, il n’est pas dans l’intérêt de la Mauritanie de laisser ses frontières orientales devenir une zone sans organisation ni contrôle. L’approche la plus équilibrée consiste à organiser les passages et l’accueil, à enregistrer les nouveaux arrivants, à renforcer les contrôles de sécurité et à empêcher que les déplacements soient exploités par des groupes armés ou des réseaux criminels, tout en respectant les règles de protection des réfugiés.
L’enregistrement et les vérifications doivent être menés sans discrimination. Les mesures de sécurité et les examens individuels ne doivent pas empêcher les personnes de demander une protection ni entraîner leur renvoi avant l’évaluation des risques. La sécurité ne doit pas servir de prétexte pour refuser la protection, pas plus que les considérations humanitaires ne doivent être utilisées pour empêcher les vérifications nécessaires.
Cela suppose une coopération étroite entre les autorités mauritaniennes, le HCR, les organisations humanitaires et les services de sécurité. Il faut également accorder davantage d’attention aux communautés locales, qui supportent une grande partie du coût de l’accueil. Gérer les frontières ne signifie pas les fermer aux civils qui fuient le danger. Respecter le droit d’asile ne signifie pas non plus renoncer à toute organisation.
Plus l’État renforce la sécurité sans proposer de voies d’accueil légales et sûres, plus les risques de trafic et de désordre augmentent. À l’inverse, plus l’accueil s’élargit sans enregistrement, financement ni contrôle, plus la pression sur la sécurité et les services s’accroît.
La Mauritanie pourrait proposer la création de zones d’accueil sûres à l’intérieur du Mali, lorsque les conditions de sécurité le permettent, sous la supervision des Nations unies et des organisations humanitaires. Cette solution permettrait peut-être aux civils déplacés de rester plus près de leurs régions d’origine et de réduire la pression sur les frontières et les communautés mauritaniennes.
Mais cette idée doit être abordée avec beaucoup de prudence. Une personne déplacée à l’intérieur de son propre pays se trouve dans une situation juridique différente de celle d’un réfugié qui a franchi une frontière. De même, installer des camps dans un pays en conflit ne suffit pas à en faire une solution humanitaire, même sous l’égide des Nations unies. Il faut une sécurité réelle, garantir l’accès des organisations humanitaires, empêcher toute utilisation militaire de ces zones et ne pas forcer les civils à s’y installer.
Les données du Bureau des Nations unies pour la coordination des affaires humanitaires et du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, publiées en 2023 et 2024, montrent que les déplacements internes au Mali continuent de progresser. Certaines mises à jour de 2023 faisaient état de plus de 350 000 déplacés internes, avec des estimations variables selon la date du recensement et la méthode utilisée. Le Mali accueille également des réfugiés et des demandeurs d’asile. Il est donc essentiel de distinguer ces différentes catégories lorsque l’on compare les chiffres.
Les zones d’accueil ne doivent pas servir à maintenir des civils dans une région dangereuse ni à justifier la fermeture des frontières à ceux qui ont déjà atteint un lieu sûr. Elles ne peuvent pas non plus se résumer à déplacer le problème de la Mauritanie vers le Mali. Elles doivent s’accompagner d’une amélioration réelle de la sécurité, de garanties internationales claires, d’un financement durable et d’un accès effectif à l’aide humanitaire.
Ces zones pourraient réduire la pression sur la Mauritanie, mais elles risqueraient aussi de transférer le coût au Mali et d’aggraver les risques pour les populations si elles ne disposent pas de ressources suffisantes et de mécanismes de sécurité indépendants et transparents.
Respecter le droit d’asile ne signifie pas que la Mauritanie doit supporter seule toutes les conséquences de la crise. Le débat doit donc évoluer : il ne s’agit plus seulement de demander des aides d’urgence, mais de mettre en place un financement de long terme, adapté au fait que l’accueil est devenu une réalité durable.
Au lieu de se limiter aux aides annuelles, Nouakchott pourrait promouvoir un cadre international à long terme pour répondre aux conséquences de la crise malienne. Cela passerait par une hausse du financement destiné aux régions mauritaniennes qui accueillent des réfugiés, le développement de l’accès à l’eau, à la santé, à l’éducation et aux routes, le soutien à l’emploi pour les populations locales et le financement de programmes spécifiquement destinés aux réfugiés.
La part destinée aux communautés d’accueil devrait être clairement définie et évaluée à l’aide d’indicateurs précis. Elle ne devrait pas rester une composante incertaine des budgets d’aide. Les financements réservés aux réfugiés peuvent améliorer les conditions dans les camps, mais ils ne suffisent pas à empêcher la dégradation des services dans les villages voisins. À l’inverse, financer uniquement les infrastructures locales pourrait laisser les réfugiés sans protection suffisante.
La réponse doit donc reposer sur deux volets : une aide directe aux réfugiés et des investissements de développement en faveur des communautés d’accueil. Des mécanismes de contrôle doivent garantir que les ressources bénéficient réellement aux deux groupes.
La Mauritanie pourrait aussi demander une répartition plus équitable des responsabilités entre les États. La crise des déplacements au Sahel ne concerne pas uniquement la Mauritanie. Les données du HCR et les plans de réponse humanitaire des Nations unies montrent que les pays voisins des zones de conflit supportent souvent la plus grande partie du poids de l’accueil, alors que le financement international ne suit pas toujours l’ampleur des besoins.
Le manque de financement ne réduit donc pas seulement la qualité des services. Il affaiblit aussi la capacité de l’État à contrôler ses frontières et impose aux communautés d’accueil une charge qu’elles ne peuvent pas supporter indéfiniment.
Il est également essentiel d’intégrer la question des réfugiés à une stratégie internationale visant à s’attaquer aux causes profondes de la crise malienne. Il ne faut pas la traiter comme un simple dossier humanitaire séparé. Une solution durable ne peut pas consister à déplacer des centaines de milliers de personnes d’un endroit à un autre. Elle doit créer les conditions qui leur permettront, lorsque cela sera possible et volontaire, de retourner dans leurs régions d’origine. Cela suppose aussi de s’attaquer aux causes sécuritaires et politiques qui ont transformé le déplacement en phénomène durable dans le Sahel.
Dans ce contexte, Nouakchott pourrait exercer une pression diplomatique pour que soit étudiée la création de zones d’accueil sûres à l’intérieur du Mali, lorsque les conditions le permettront, dans le cadre de dispositifs internationaux clairement définis. Mais cette option ne peut pas remplacer le droit des civils à demander l’asile lorsqu’ils sont en danger. Elle ne doit pas non plus servir à réduire les obligations des pays donateurs envers la Mauritanie.
Le défi de la Mauritanie n’est pas de choisir entre « accueillir tout le monde » et « fermer les frontières ». Il faut une troisième voie, plus équilibrée et plus exigeante : protéger ceux qui ont droit à la protection, gérer efficacement les frontières, financer les communautés d’accueil, faire en sorte que la communauté internationale assume sa part et agir en même temps sur les causes des déplacements à l’intérieur du Mali.
Les réfugiés maliens ne sont pas de simples chiffres dans les rapports des organisations internationales. La Mauritanie, de son côté, n’est pas un simple espace géographique destiné à absorber les crises de son voisinage. C’est un État avec des frontières, des impératifs de sécurité et des ressources limitées, qui assume à la fois une responsabilité humanitaire et un rôle régional.
La réussite de sa politique ne se mesurera donc pas seulement au nombre de personnes qu’elle accueille ou qu’elle empêche d’entrer. Elle se mesurera à sa capacité à protéger les civils sans compromettre sa sécurité, à fournir des services sans épuiser ses communautés et à transformer l’accueil, aujourd’hui vécu comme une charge isolée, en une responsabilité internationale réellement partagée.
L’équation que la Mauritanie doit garder à l’esprit est simple : la solidarité humanitaire ne signifie pas porter seule le fardeau, la protection de la sécurité nationale ne doit pas conduire à abandonner les civils qui fuient la guerre, et le financement destiné aux réfugiés ne peut être complet sans un soutien aux communautés qui les accueillent.
.png)
.gif)


.gif)
